Davantage de Perspectives louisianaises

Ce texte en français est inspiré de celui publié en anglais le 8 mai 2020, destiné d’abord à mes compatriotes louisianais assimilés depuis deux ou trois générations et qui manquent donc de repères francophones et créolophones par rapport à notre propre histoire et culture. Je ne m’attendais aucunement à ce que mes mots résonnent autant non seulement chez les Louisianais, mais ailleurs, ni qu’ils soient partagés déjà près de mille fois à travers les différents réseaux sociaux, encore moins que l’on me demande à plusieurs reprises de les traduire en français.

Ce que vous lirez ici est une traduction du texte original en anglais avec quelques éléments supplémentaires qui auront comme objectif de vous aider à réimaginer ce que vous pensez connaître de la Louisiane franco-créolophone.

Je dois dire que ces idées ne sont pas les miennes. Elles étaient connues de tous les Louisianais de langue française et/ou créole en Louisiane il y a un siècle. Or, l’anglais nous a fait oublier.

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Depuis plus de vingt ans, j’effectue des recherches au sujet des populations francophones et créolophones de la Louisiane. J’observe et j’écoute tout le temps. Au cours de ces années, je me suis rendu compte qu’il est impossible de bien exercer la tâche de chercheur ou d’historien si l’on n’est pas ouvert à l’idée d’accepter de nouvelles informations et découvertes, même si celles-ci vont à l’encontre du récit présenté comme factuel.

Pour bien appréhender ceci, la LANGUE, le CONTEXTE et la PERSPECTIVE sont de toute pertinence.

L’une des premières choses qu’il a fallu que je comprenne et accepte est le concept que TOUT ce que l’on apprend au sujet de notre propre histoire louisianaise est projeté d’une perspective

étatsunienne
anglophone
anglo-saxonne-protestante-blanche
expansion vers l’ouest
destin manifeste

[Manifest Destiny est le concept chez les pères fondateurs des Etats-Unis et leurs successeurs que l’expansion vers l’ouest et la conquête des peuples autochtones étaient ordonnées et bénies par Dieu]

[De ce même fait, tout ce que vous consommez, en tant que francophone hors Louisiane, comme information sur les langues, l’histoire et la culture louisianaises passe d’abord par un filtre anglo-américain, même si raconté par des Louisianais]

Par exemple, il y a eu cet énorme événement en 1803 — j’ai appris à l’école que *nous* avons acheté la Louisiane pour $15 million, alors qu’en réalité, c’était tout le contraire. *Nous* avons été vendus pour $15 million.

En anglais, on apprend, “L’Achat de la Louisiane.” Or, en français, certains de mes ancêtres et ceux de mes compatriotes auraient vécu “La VENTE de la Louisiane.”

On m’a appris que George Washington était “notre premier président,” alors que George Washington n’était jamais président de la Louisiane.

On m’a dit que le français était “juste une langue orale” en Louisiane, alors que des journaux et de la littérature, écrits et consommés par des Blancs et des Noirs, furent publiés ici en français jusqu’au début du 20e siècle.

On m’a dit que les Créoles étaient noirs et les Cadiens étaient blancs, mais historiquement parlant les Créoles étaient de toutes les couleurs et ce qui les définissait dans leur créolité était leur LANGUE et non pas leur couleur de peau…et j’ai découvert que les descendants d’Acadiens nés en Louisiane de la première, deuxième et troisième générations étaient recensés dans des documents officiels comme “Créoles.”

[À noter qu’en Louisiane, jusqu’aux premières décennies du 20e siècle, les Louisianais franco-créolophones et catholiques — n’importe leur couleur de peau — se disaient “créole” pour se distinguer des “Américains” anglophones et protestants. C’est à dire que “créole” servait d’identité linguistique et non pas d’identité ethno-raciale]

J’ai appris à l’école que la Harlem Renaissance était le premier grand mouvement littéraire mené par des Noirs aux Etats-Unis, alors que des Créoles de couleur en Louisiane publiaient des recueils de prose et de poésie, ainsi que des journaux EN FRANÇAIS un siècle avant. (Allez découvrir Armand Lanusse et Les Cenelles).

On m’a appris que Rosa Parks a donné naissance au Mouvement pour les droits civiques en 1955, mais Charles Roudanez avait publié à La Nouvelle-Orléans en 1861 le premier journal PAR des gens de couleur POUR des gens de couleur en français, revendiquant des droits égaux pour les Noirs. De plus, le Comité des Citoyens avait recruté un Afro-Créole francophone du nom d’Homère Plessy pour défier les lois de ségrégation raciale en s’installant sur un banc de train réservé aux Blancs en 1894.

J’ai sans cesse entendu que le parler des francophones louisianais était incompréhensible par les francophones d’ailleurs alors que des hommes noirs et blancs de la Louisiane ont servi comme espions et interprètes en France, en Belgique et en Afrique du Nord lors des deux guerres mondiales.

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Vous voyez, depuis que nos écoles francophones nous ont été enlevées en 1921, nous avons été re-programmés en anglais pour penser au français comme une “langue étrangère” — c’est ce que le français est appelé dans nos écoles — alors que c’était en fait l’anglais qui était la langue étrangère pour beaucoup de Louisianais amérindiens, noirs et blancs jusqu’au début du 20 siècle.

[On entend beaucoup raconter ici que le français était “juste une langue orale” en Louisiane, or, il existait des écoles louisianaises où la langue de scolarisation était le français jusqu’en 1921. Les manuels scolaires étaient pour la plupart importés de France, ce qui indique que la langue d’instruction aurait été le français normatif tout comme l’anglais normatif sert de langue de scolarisation dans les écoles étatsuniennes d’aujourd’hui]

Nous avons été tous — Amérindiens, Noirs et Blancs — racialement ségrégués de manière officielle et institutionnelle de gens qui partagent les mêmes langues d’héritage, la même cuisine, musique et culture générale.

[C’est vraiment ici où il devient impossible de comparer le vécu des Européens ou Canadiens francophones au fil des siècles car les séquelles de la ségrégation raciale et le racisme continuent de peser lourd en Louisiane. Nos populations ont TOUJOURS été très diverses et variées.

De mon expérience, à l’extérieur de la Louisiane on a tendance à ne connaître que l’existence des descendants des exilés acadiens, et de ce fait, on pense que francophone louisianais est automatiquement synonyme de “cadien” parce que ce label est depuis une quarantaine d’années projeté sur tous les Louisianais ainsi que sur tout ce qui est langue et culture franco-louisianaise. C’est franchement très réducteur.

Tous les Français ne sont pas Parisiens. Tous les Canadiens francophones ne sont pas Québécois. Et donc, tous les Louisianais francophones ne sont pas “Cadiens” et n’adhèrent pas forcément à cette identité. Nous sommes multiples et nous nous appelons aussi Indiens, Créoles (blancs et de couleur), Franco-Louisianais, etc. Les Cadiens ne sont qu’UN groupe parmi d’autres.

De plus, avant même que le premier petit groupe d’Acadiens ne débarque ici en 1764, il existait déjà en Louisiane depuis 1699 une riche mosaïque franco-créolophone composée de gens venus des quatre coins du monde, y compris des Africains tenus en esclavage.

On ne peut donc plus se permettre, ni vous permettre, d’ignorer la francophonie de certaines tribus amérindiennes en Louisiane, notamment les Houmas, qui parlent cette langue depuis leur premier contact avec les colons français en 1699. On ne va plus ignorer les dizaines sinon centaines de milliers d’esclaves et gens de couleur libres dont les descendants portent toujours nos langues d’héritage françaises et créoles.

Ce n’est pas seulement tout ce passé compliqué et douloureux qui complique notre tâche en tant qu’activistes franco-créolophones ; c’est aussi le fait que les concepts de minorité linguistique et droits linguistiques n’existent pas aux États-Unis. Ici, la notion de minorité passe par la couleur de peau et le concept de droits est plutôt lié à l’expression de la liberté personnelle]

En guise d’exemple pour illustrer le formatage et les effets de la racialisation identitaire, si l’on donne la même chaudière noire, les mêmes ingrédients et la même recette de gombo à un Blanc et à un Noir,

le Blanc va appeler son gombo “cadien” et
le Noir va dire que le sien est “créole”

et ce n’importe que le gombo ait été préparé de la même manière et que la saveur soit identique.

Cette confusion touche non seulement la cuisine, mais aussi les langues. Dans cette vision racialisée, les identités ethno-raciales et généalogiques que sont devenues les labels “Cadien” et “Créole” ne sont pas forcément synonymes de langue parlée car

le Cadien (lire “blanc”) qui parle le créole louisianais (aussi appelé “kouri-vini”) dirait qu’il parle “cadien” et
le Creole (lire “noir”) qui parle le français louisianais dirait qu’il parle “créole.”

Ceci est le résultat direct de la ségrégation raciale, de l’assimilation et de l’américanisation imposée.

Tout cela pour dire que… notre identité commune et unique en tant que Louisianais franco-créolophones a été expressément DÉ-CONSTRUITE et remplacée par une identité américano-anglophone. Il y a donc un fort décalage relationnel par rapport aux langues françaises et créoles, ce qui fait que les Louisianais sont incapables de comprendre qu’ils sont assimilés car l’assimilation est associée aux immigrants arrivant aux States.

Je sais et je comprends la difficulté que cela représente pour certains d’accepter ce que l’on a toujours cru et répété puisse être faux ou qu’un sujet puisse être compris par le biais d’un prisme différent — ces débats deviennent parfois trop personnels — mais l’expérience louisianaise est très complexe et elle n’est pas très facilement comprise d’un point de vue projeté et strictement américano-anglophone.

Lorsque ce genre d’informations fondées sur des recherches ou des documents est présenté dans un groupe de discussion, que ce soit par moi ou quelqu’un d’autre, ce n’est point de paraître prétentieux ou condescendant, c’est pour partager des points de vue différents que nous avons découverts, traduits, contextualisés, examinés et auxquels nous avons beaucoup, beaucoup réfléchi. Amener les gens, Louisianais ou autre, à s’ouvrir à la perspective du revers de la médaille américaine est justement le but de cet exercice.

C’est ça l’objectif de celles et ceux qui étudient l’histoire. De constamment questionner. De constamment repositionner. De constamment étudier et apprendre.

Joseph Dunn
mai 2020

2 Comments

  1. Intéressant pour connaître les racines !
    En 1905 lors des lois laïcs promulguée en France les ancêtres créoles ont quittés la Louisiane pour la France

    Liked by 1 person

    1. C’est très intéressant. Avez-vous des documents ou des histoires familiales par rapport à leur réintégration en France ?

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